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François Augiéras à Paris PDF Imprimer Envoyer

François Augiéras est arrivé à Paris en Juin 1950, de retour de Sicile et de Tunisie. A Gabès, il avait été mousse quelques jours sur un bateau de pêche. Auparavant, à Taormina, à l'Hôtel d'Angleterre, ce fut la fameuse rencontre avec André Gide qui se termina par l'accolade dont il était si fier.

Augiéras était joyeux, parfaitement heureux du tournant que prenait son existence. Le matin, il se rendait chez les éditeurs et l'après-midi direction rue du Faubourg Saint-Denis et rue Blondel. Il achetait d'abord des culottes de la marque « petit bateau » dans les merceries, mais les filles, parait-il, répugnaient à les porter.

A cours d'argent, je devais lui en prêter, surtout quand il avait découvert : « une Bretonne qui sentait le foin ». J'ai retenu l'expression parce que je la trouve superbe. Je dois noter que cet argent il me l'expédiait toujours dès qu'il revenait à Périgueux. En fait, c'est sa mère ou sa tante qui payait ses passes avec les jeunes Bretonnes. Pourquoi ce goût ? Il a toujours aimé les filles de la campagne, il convient à ce sujet de se reporter à quelques pages des « Noces avec l'Occident ».

Il fréquentait aussi les petits cabarets minables des Grands Boulevards où quelques filles se livraient au strip-tease. Il était désolé quand il les voyait sortir du lieu, le cabas à la main, redevenus de simples ménagères.

En juin 1950, j'étais à l'Académie Julian rue de Berri. L'atelier de dessin se trouvait placé sous la direction du sculpteur Jacques Swobada, un élève de Rodin, et pour la peinture je travaillais avec Jules Cavaillès, un post fauviste. J'avoue que j'avais plus d'estime pour le premier que vis-à-vis du second.

Mais Augiéras détestait ce que je faisais, étant donné qu'il s'agissait de nus, pourtant aux yeux de beaucoup ils sont considérés comme une bonne période, enfin je parle des dessins.

« Boyé, pourquoi tu ne reviens pas en Périgord ? » C'est ce que j'entendais à chaque rencontre.

Augiéras, comme nous le savons tous détestait Paris (ville de perdition disait-il souvent), « la civilisation de Paris » selon son expression favorite. Quand nous étions dans les Cafés, il hurlait son mépris pour la Capitale.

L'avenir du Monde se jouait ailleurs. A cette époque, la photographie avec le grand chapeau de paille a été faite à Pigalle. Il prenait plaisir à le porter quand il se rendait au 7 rue Bernard Palissy. Je sais que le personnel des Editions de Minuit n'avait pas l'habitude de voir un écrivain coiffé ainsi. Jacques Brenner trouvait qu'il ressemblait au Marlou Brando de l'Equipe sauvage. En tout cas, ce film qu'il aimait particulièrement, Augiéras le vit une dizaine de fois.

*

En 1955, j'allais habiter à PARIS pour trente ans.

De 1955 à 1971, date de son décès, il était exaspéré que je demeurasse dans la ville, objet de sa haine la plus vivace. Pour lui, ma place se trouvait en Sarladais.

Pendant cinq ou six ans, au début, nous nous sommes rencontrés souvent. Il venait soit chez Gaston Criel qui occupait une mansarde que lui avait prêté Jean-Paul Sartre, à l'angle de la rue Bonaparte et de la place Saint-Germain-des-Prés, soit chez moi, rue Coriolis. Les uns et les autres, nous avions rendez-vous au Royal Saint-germain en fin d'après-midi. Augiéras toujours exalté, s'en prenant aux éditeurs qui le faisaient attendre pour signer le contrat d'un nouveau livre, refusant les compromissions comme une séance de dédicaces dans une librairie.

Son amitié était parfaitement sincère pour Criel et sa compagne Germaine. Par contre, il n'appréciait guère l'ouvrage de Criel : « La Grande Foutaise ».

Nous dînions dans un établissement dont le nom avait tout pour lui plaire « à la Chope Gauloise », à l'angle de la rue Bonaparte et de la rue du Four. En entrant, au comptoir, on croisait Georges Arnaud, l'auteur du « Salaire de la Peur », qui pour nous Périgourdins, était bien connu sous le nom de Henri Girard à cause du drame d'Escoire durant la guerre. Là aussi, la serveuse était bretonne, vraiment il avait un faible pour les femmes de cette région. Il était tout miel en lui parlant.

Nous eûmes dans ce restaurant une discussion qui fut en quelque sorte une rupture. Il déposait, à la demande de Tixier-Vignancour, au cours du procès pour défendre l'auteur de l'attentat du Petit-Clamart.

Quant à moi, mes positions, mes activités étaient bien différentes.

On se revit une dernière fois, en Novembre 1964, Aux Deux Magots, là, nous nous opposions sur tout. Il y eut un point final à nos rencontres. Je refusais également de répondre à ses lettres.

EN ANNEXE :

J'ajoute que ce qui lui importait avant tout à Paris, c'était de visiter les musées, les expositions en ma compagnie. Et pour lui le lieu privilégié était le Musée de l'Homme. Nous passions une grande partie de notre temps à tirer les grands panneaux verticaux qui contenaient entre autre les tissus ornés de plumes comme le grand Chimu du Pérou composé de cercles bleus sur fond rouge. Nous pensions à Bissière avec la distance qui convient.

Je me souviens d'une visite au Louvre où devant « la Bataille de San Romano de Paolo Uccelo », il me dit que ce tableau aurait plutôt sa place au Musée de l'Homme. La scène nocturne, l'abstraction de l'ensemble devaient lui inspirer ce jugement.

Nous n'avons pas manqué de nous rendre à l'exposition organisée par André Malraux au Louvre pour Nicolas Poussin. Notre admiration était très grande pour ces magnifiques bleus, ces lapis-lazuli qui n'avaient pas ternis depuis le 17ème siècle. Bien sûr, il avait un faible pour le Narcisse et Echo (je dois dire que pour ma part j'en avais fait une copie bien avant).

A partir de 1955, 56, il me portait ce qu'il appelait ses « gravures » qui étaient en fait des lavis à l'encre de chine. Il les déposait dans diverses galeries de la rue de Seine. En 1959, il arrivait avec toute une série de paysages qui sont maintenant bien connus.

Il aimait mes paysages tachistes de l'époque 1960 dans lesquels je cherchais une alliance entre la non-figuration et la réalité.

Egalement dans ce domaine, en 1961 ce fut la rupture.

Jean BOYE

LIMOGNE-en-QUERCY

(Août 1992)