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Francois Augiéras, le peintre PDF Imprimer Envoyer

Il évoque, dans UN VOYAGE AU MONT ATHOS, son émotion de découvrir dans l'ombre des églises de la Montagne Sainte le flamboiement d'or des iconostases noircies, rustiques ou extrêmement savantes. On l'y voit visiter un ancien atelier : « Des pinceaux très pointus traînaient au fond des tiroirs et sur le rebord des fenêtres. Plusieurs godets de cuivre étaient encore remplis de poudre d'or.

Je m'attardais, ému ; un vieillard avait travaillé là très longtemps ; on devinait sa patience et sa minutie, son goût de l'ordre, ses gestes mesurés et lents ». Ces qualités — cela peut paraître étonnant dans le cas du vagabond Augiéras qui n'a dû peindre, le plus souvent, que dans des conditions d'extrême précarité —, on peut les retrouver dans nombre de ses planches peintes dont certaines sont d'un achèvement extraordinaire.

Mais peut-on vraiment parler d'influences à propos des apports assimilés par Augiéras en un style totalement personnel à partir — semble-t-il — de 1960. Sa facture ne peut être confondue avec aucune autre ; une peinture d'Augiéras se reconnaît immédiatement, signe que toute hésitation a disparu de son art.

Il reste néanmoins difficile de décrire cet art indépendamment de ses sources, Augiéras n'exploitant pas à proprement parler des thèmes, mais recherchant plutôt dans chaque œuvre l'effet exemplaire d'une apparition, comme il dit. Ses tableaux, quoique spécifiquement figuratifs, ne relèvent pas d'un art de la représentation. Ils sont un effort de signification et cherchent à frapper, que ce soit par la constitution d'allégories parfaitement transparentes (les plus rares) ou par la mise en image de quelques mythes obscurs qui lui sont propres et que, secondairement, il semble proposer au déchiffrement. Il les qualifiait d'icônes modernes.

Il est probable que la plupart des œuvres peintes sur étoffes aient disparu ou soient, du moins, assez abîmées. Pour les autres, il s'agit de panneaux de bois de dimensions moyennes, peintes sans marges (sauf quelquefois un motif géométrique étroit qui en fait le tour). Somptueusement chaudes de tons (les bruns, les ocres, les rouges abondent), elles sont d'une construction parfaitement sobre : un, deux, ou trois personnages tout au plus se détachent d'un fond doré ou d'un paysage quasi-désertique (le plus souvent une masse rocailleuse - falaise ou montagne ? - qui élève sur le ciel une ligne découpée au tracé de laquelle Augiéras prenait, paraît-il, un intense plaisir). Parfois les personnages androgynes, vêtus de longues tuniques serrées à la taille et portant des sortes de casquettes ou quelque arme ou outil se tiennent au bord d'un champ de blé dans le milieu duquel un olivier fait une tache d'un vert profond. Ou bien un animal apparaît -notamment un lion sans crinière qui fait songer à ceux du Douanier Rousseau. Ou encore c'est un ange nu et fragile, les mains aux hanches, portant de larges ailes ocres, un autre ange à tunique échancrée et casquette, une faucille à la main. La plupart de ces personnages ont la peau noire, ou très brune ; leur regard éclairé de blanc a quelque chose de surnaturel. Ils se tiennent dans une posture hiératique, tout mouvement figé, dans des compositions de faible profondeur de champ : voilà qui apparente Augiéras aux peintres égyptiens de l'Ancien empire (une filiation qu'il avoue peu).

Georges Mora

in "FRANÇOIS AUGIERAS"

Cahier Deux (Ed. Le temps qu'il fait)