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Lettre du 8 mars 1957 PDF Imprimer Envoyer

Mon bien cher Boyé,

(…)

Célérier que je vois souvent et qui me témoigne beaucoup d'amitié m'avait communiqué ta lettre que j'avais trouvée très remarquable. Je t'ai retrouvé tel que je t'aime : intelligent, passionné, réellement au courant de la pensée actuelle.

J'ai toujours admis que sur le plan de la qualité picturale Bissière dominait de très haut la peinture contemporaine -, c'est l'homme qui est décevant. Si la peinture est morte -, Seurat serait selon moi le dernier peintre, et le douanier Rousseau est davantage un poète à l'écoute des chants primitifs -, un art décoratif abstrait très beau, très émouvant est encore possible -, quelques petites icônes abstraites.

Je comprends le désir de Parsus de peindre chaque jour, de toucher de la couleur ; son erreur est de vouloir faire des tableaux. L'Art abstrait justement satisfait ce besoin de couleur et n'appelle que des structures très simples qui S'accordent au monde moderne.

Aucune structure, aucun style réalisé n'est possible : Parsus n'en trouve aucun d'acceptable parce qu'il est trop bête, d'autres n'en trouvent aucun parce qu'ils sont trop intelligents.

Est authentique chez nous tous le désir de peindre, de « mettre de la couleur » ; l'est beaucoup moins celui de trouver des structures expressives, surtout si elles sont réalistes ... Pourquoi ? Parce que nous sommes tous essentiellement des retardés, des gens assez primaires. Triturer des couleurs provoque en nous un plaisir de sauvage ou d'enfant ; organiser des structures, inventer un style est au dessus de nos forces, mentalement nous en sommes incapables ! Nous sommes sensibles à la qualité picturale, au lyrisme de la couleur, un point c'est tout.

Il est possible que l'avenir demande justement aux peintres de n'avoir pas trop d'ambition, de n'imposer  rien qu'une qualité de la sensibilité ... Alors vive l'abstrait, vive l'abstraction chaude ... !

Quand vient le soir, la magie du crépuscule, j'entends l'appel vers la musique, vers la littérature, vers les aventures ... vers l'amour. Mais le matin ! face au réel, j'éprouve terriblement le besoin de fabriquer, au cœur même du réel, des objets qui soient beaux.

C'est pourquoi je ne condamne pas le désir de peindre de Parsus, je lui reproche seulement de ne l'avoir jamais analysé, de ne l'avoir pas précisé, de ne l'avoir pas situé historiquement.

Quand j'ai quelque chose à dire je l'écris ; dans un mois je pense pouvoir te faire parvenir un manuscrit bien tapé. Mais comme j'aime moi aussi la couleur, et passionnément depuis quelques mois, je peins de grandes étoffes abstraites pour mon plaisir, pour celui de Lafont qui les suspend sur les murs de l'appartement ultra-moderne qu'il occupe dans le groupe scolaire de Chamiers. Sur grosse étoffe à belle trame. La couleur en poudre délayée au jaune d'œuf reste très souple, pénètre bien les fibres sans durcir, à condition de n'empâter que par endroit, de traiter le reste très légèrement. C'est pour moi un immense plaisir, un peu primaire, une décharge émotionnelle et lyrique, un besoin organique.

*
***

Il y a quelques jours, par un temps radieux, je suis allé à la campagne, emportant une étoffe peinte que j'ai clouée dans une carrière d'argile pure. Elle était belle, elle tenait bien face au réel, parmi les rayons de la lumière. Quelques étoffes ..., et le ciel.

Quand j'habiterai plus tard une maison-forte entourée de murailles crénelées, j'aimerai avoir sur mes murs, peut-être autour de ma cour, quelques grandes étoffes, un peu semblables à celle des monastères du Tibet, aux tapisseries péruviennes. Là j'y vivrai sans meuble, avec seulement quelques coffres, et peut-être un disciple.

Un nouvel Art barbare, en accord, et surtout subordonné à un style de vie orientée.

De temps en temps j'aimerais aussi faire venir une jeune courtisane, et projeter sur les murs les plus belles de tes photos.

Je t'embrasse affectueusement

écris-moi

Augiéras

C'est pour moi une très grande joie de travailler pour Lafont, de travailler pour quelqu'un, pour une civilisation qui vous accepte, qu'on accepte et que l'on estime.