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Jean Boyé : une vie dédiée à la peinture par Jean-François Boyé PDF Imprimer Envoyer

C'est sans doute de lui, avait coutume de dire papa, qu’il tenait certaines dispositions qui devinrent une véritable vocation. Il figurera d'ailleurs, avec sa grand-mère dont il aimait reproduire le doux visage, parmi ses premiers modèles.

Une formation exigeante

La formation de mon père fut complète et ses professeurs nombreux et talentueux. A Périgueux, la chance voulut qu’il fût l'élève d'un homme extraordinaire, Julien Saraben qui lui enseigna la technique, lui apprit la patience et lui donna le goût du labeur.

Ensuite, il a travaillé avec Maurice Albe, maître incomparable tant sur le plan du dessin que de la peinture, dont l'œuvre mériterait d'être reconnue beaucoup plus qu'elle ne l'est.

Leur rencontre se fit par hasard. Revenant de Périgueux en compagnie de son père, ils s’arrêtèrent à Saint-Félix de Reilhac pour faire quelques croquis de ce pittoresque village. Arrivés à Sarlat, ils allèrent chez les parents d'Alain Carrier qui tenaient le Café du Palais près de la poste ; leur fils était là, il regarde les esquisses de Jean et lui dit : « viens petit on va chez Maurice Albe ».

Le Périgord Noir

Son travail lui plut et pendant trois ans, il a parcouru, avec ce chantre de la société rurale du Périgord noir, routes de campagne et chemins creux, le chevalet sur l'épaule, souvent fort loin jusque sur les bords de l'Enéa, coupant à travers prés, pour immobiliser sur la toile les eaux vives de ce charmant ruisseau.

Mon père garda de ces pérégrinations dans le Périgord noir, le gout des toitures en triangle et en pierres, des collines couvertes de bois et des causses parsemés de ruines. Toute sa vie, il restera profondément attaché à ses racines dont l'écrivain américain Henry Miller, lui écrira en 1952, qu’il était « le berceau d'une race d'hommes qui devrait, qui doit renaître. Nous avons perdu tout depuis le Cro-Magnon ».

L’arrivée à Paris

En 1950, mon père décide, pour parfaire ses connaissances, de « monter » à Paris. Il commence par fréquenter les Musées et les expositions du moment où il cherche des compléments indispensables pour parfaire sa culture artistique.

Pendant ces mois de travail, il réalise notamment de beaux nus. Il fait aussi des copies (antiquité, tableaux) au Musée du Louvre.

C’est à Paris aussi qu’il découvre les Arts primitifs dont il se sent très proche, notamment celui de la Polynésie. Mais bientôt, admis à l'académie Julian, il entre dans la classe de dessin du sculpteur Jacques Swobada, disciple de Rodin, et dans celle de Jules Cavaillès pour la peinture.

Il fréquente également l'atelier de croquis de la Grande-Chaumière. Une suite de nus au fusain provient de cette période.

La rencontre avec Roger Bissière

En juin 1950, il découvre des peintures et des tapisseries de Roger Bissière, lors d'une exposition chez René Drouin, place Vendôme, à Paris. Il est intensément séduit par son art novateur si bien qu'en août de la même année, il s'empresse de lui rendre visite à Boissiérette dans le Lot avec le peintre Pierre Gauthier. Il le rencontrera plusieurs fois jusqu'en 1953. L'admiration pour le travail de l'artiste est alors complétée par l'amitié pour l'homme et pendant plusieurs années, il bénéficie de ses conseils.

C’est ainsi que Bissière l’influencera. Il dira à ce propos : « on est toujours influencé par ceux qu'on rencontre et par les travaux successifs qu'on exécute ». Peu à peu, à partir de ses dessins très structurés et avec l'apport de la couleur, sa technique a pris de l'envol avec des horizons plus larges qui participent à la fois du figuratif et du non figuratif.

A la même époque, Jacques Lassaigne, historien et critique d'art, originaire du Périgord, vivement intéressé par ses travaux, l'encourage et le fait exposer dans la célèbre galerie du Faubourg Saint-Honoré à Paris, chez Armand Drouant.

Il continue de correspondre avec Henry Miller, qui lui écrit de Big-Sur : « Je n'oublierai jamais Domme... Nous avons perdu tout depuis le Cro-Magnon ».

Plus tard, son inspiration se nourrira également de la symbolique attentivement étudiée dans les églises romanes et dans l'architecture paysanne de sa région natale.

Enfin, pour compléter ces années d'apprentissage, il s'inscrivit au cours supérieur d'arts et techniques graphiques de l'école Estienne et à celui de dessin animalier au Muséum d'histoire naturelle.

Un style éclectique

Au plan technique, Jean Boyé a tout d'abord utilisé la mine de plomb, le vulgaire H. B., puis la pierre noire, la sanguine, le pastel, l'aquarelle et bien sûr la peinture à l'huile. Quant à sa méthode de travail elle était simple et normale. Il allait sur le motif faire une ébauche qui était ensuite construite et mûrie dans son atelier. Tous les jours, il dessinait, un peu comme un pianiste fait ses gammes quotidiennes, pour ne pas perdre la main et rester en contact permanent avec le métier.

Au niveau des sujets, il a peint évidemment les pinèdes du Languedoc où il a résidé ; mais cela ne lui suffisait pas ; les étangs, la mer et le Périgord étaient également au menu. Régulièrement, il revenait en Dordogne reproduire ses beaux paysages principalement ceux du Sarladais.

La place de la couleur par rapport au dessin

Jean déplorait que le dessin ne soit pas mieux considéré par le public. Il faut maintenant de la couleur, beaucoup de couleur ; la télévision nous a peut-être trop conditionnés. Mais il n’était pas sectaire et il réalisait également des œuvres colorées, surtout des pastels.

Il aimait à ce propos citer un pastelliste du XIX siècle du nom de Lévy « Le pastel c'est le mariage d'amour de la couleur et du dessin ».

Un homme de culture

Son œuvre, essentiellement figurative, sera marquée par ses études classiques. Ainsi, si l'art abstrait l'attira un certain temps, notamment durant sa « période Bissière », il revint vite au figuratif qui était sa véritable inclination. Néanmoins, il appréciait beaucoup le travail des cubistes. Il l’avait d’ailleurs traduit dans son travail souvent très géométrisé.

A l'académie Julian, il obtint un premier prix de composition en représentant une salle à manger au style très influencé par Georges Braque.

Au cours de l’année 1953, attiré par l'art antique et la peinture de la Renaissance italienne, il se rend à Rome. Il y reste deux mois, le temps de se familiariser avec le travail des artistes de cette époque.

A son retour, Jean Boyé dessine au fusain de grands paysages inspirés par les vallées de la Beune, site typique du Périgord. Dans leur conception et leur réalisation, il intègre les principes essentiels acquis au cours des années précédentes.

Par ailleurs, après avoir accumulé sur le terrain les documents nécessaires, il prépare en 1957, et dans le cadre de la revue Structure, un livre sur le « Périgord secret », texte de François Augiéras, photographies de Jean Boyé.

Il était également passionné de cinéma, amateur notamment du néo-réalisme italien. Il affectionne les images en noir et blanc dans le style des actualités de guerre. Il en aime le gros grain comme s'il s'agissait d'un travail sur pierre lithographique ou au fusain. Presqu'à la même époque parait le très beau livre de photos de William Klein sur New-York, photos esthétiquement très proche de cette conception.

Il s’intéresse également à la mise en page et à la calligraphie. Pour se perfectionner, il suivra des cours à l'Ecole Estienne.

Ses amis artistes

Enfin, dans sa jeunesse, il avait bien connu François Augiéras, écrivain et peintre. Leur rencontre date de 1947 à Périgueux. Avec Marcel Loth, Guy Célérier, François Augiéras, ils formaient un petit groupe d'artistes, ensuite vint se joindre à eux l'écrivain Paul Placet. Leurs rencontres furent marquées par l’apport de chacun, un enrichissement mutuel, mais également une vive effervescence sur le plan des idées.

Ce groupe d'amis se rencontre fréquemment en Périgord. L'art moderne, la musique, l’écriture sont l'objet de longues discussions où s’échafaudent leurs théories. Les discussions sont âpres car les esprits sont exigeants.

Après quelques années, au gré des hasards de la vie, le groupe se désagrège, chacun choisissant sa voie ; cependant les longues et diverses correspondances, les rencontres en Dordogne permettent à chacun de conserver des relations privilégiées.

François Augiéras

Ainsi, dans une lettre adressée à Jean Boyé, et datée du 6 mai 1960, son ami François Augiéras lui faisait part de son sentiment à l’égard de ses récents travaux : « j'ai été très heureux de voir tes peintures, surtout celle qui était chez toi et que je trouve de premier ordre et qui est une incontestable réussite. Dans le domaine de l'espace, de la construction aérienne et des zones de coloration, c'est une splendeur. Je n'ai jamais rien vu qui y ressemble ; il y a dans cette œuvre une incontestable part de nouveauté, de jeunesse et d'apparition qui me touche infiniment. Et puis c'est merveilleusement peint ! Ta technique de l'huile me laisse rêveur ».

A cette époque, Augiéras était peintre mais il commençait à écrire, quelques pages des « Noces avec l'Occident » étaient déjà rédigées.

François Augiéras fait lire à Jean Boyé, les pages manuscrites de ses premiers écrits : « Mes noces avec l'Occident », puis les pages imprimées, sur papier de couleur, par Pierre Fanlac et Fontas du « Vieillard et l'Enfant ».

Jean dira de lui que c'était un personnage fantasque et extravagant, parfois difficile à comprendre, dont il garda malgré tout un souvenir de qualité.

Plusieurs colloques, expositions et débats, notamment ceux organisés à Lyon, à la Bibliothèque municipale en 1990 et à Bordeaux, au théâtre du Port-de-la-Lune en 1991, ont commémoré la mémoire, l’œuvre picturale et littéraire de cet écrivain. Ils étaient là quelques-uns à se rappeler cette période d'après-guerre à Périgueux.

L’idéal d’une humanité retrouvée

Tout au long de ces années, tandis qu’avec ses amis, Jean s’évertuaient à commenter sensiblement les motivations des créateurs, il continua à peindre et à dessiner. Disparu maintenant, son œuvre forme une somme traçant, à travers la diversité des supports et des techniques, une ambition qui mêle à un paysage classique, une forme rigoureusement structurée et servant l’idéal d’une humanité retrouvée.

Je vous invite à découvrir cette vie de travail au service de la création.

Jean-François Boyé