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Jean Boyé : Une passion pour le Sarladais - Paul Placet - L'essor Sarladais - 18 juillet 1997 PDF Imprimer Envoyer

La passion du Périgord noir

Jeudi 3 juillet, une poignée de fidèles accompagnait leur ami Jean Boyé qui venait de disparaître. Nous nous étions réunis dans le cimetière de Sarlat où repose désormais celui qui s'est passionnément donné, un demi-siècle durant- aux paysage, d'alentour, celui qui a su les dire avec le trait pour la forme, la couleur pour les saisons, celui qui sut retrouver l'esprit de ces lieux tellement solitaires et perdus qu’ils tels qu'ils se présentaient juste après la guerre en 1945. Dans ces fermes abandonnées, ces granges, ces pigeonniers, le plus souvent en ruines, se survivait la longue mémoire d'une occupation paysanne plus que millénaire, elle exhalait son dernier souffle. Boyé, à travers ses nombreux croquis, a su en conserver l'image.

Son Maître Maurice Albe
Cette passion pour le Sarladais, si forte, si fidèle, s'explique si l'on sait qu'il y fut conduit, à partir de 1946, par son premier maître, Maurice Albe. Pendant deux ans, c'est avec lui qu'il devait parcourir, à pied, les chemins de pierre, sentiers, escarpements qui permettaient d'aller de Temniac à Caubesse, Fon Dauber, la Salvie... une manière heureuse de recevoir son enseignement, une marque profonde dans la technique et dans le cœur.

 

Jamais, par la suite, Boyé ne cessa de vénérer profondément ce maître. Jusqu'à fin, il en parlait avec respect, admiration, refusant le point de vue de ceux qui auraient eu tendance à réduire la portée de l'œuvre : « Ce n'est pas du régionalisme, humainement cela dépasse le cadre d'un terroir... et la technique est sûre ».

Boyé visitait régulièrement le maître retiré dans son observatoire-atelier sur la Côte de Jor près de Plazac.

Un aïeul ferronnier d’art
Si Albe sut transmettre son savoir, ses intuitions relatives à l'âme d'une terre, si Boyé sut s'imprégner de ses secrètes résonances, peut-être devait-il une part de cette sensibilité à un ancêtre qui, au début de ce siècle, exerçait la profession de forgeron-serrurier à Sarlat, l'atelier dans une des impasses qui avoisinent l'hôtel du Lion d'Or.

En semaine, l'homme ajustait les piques et volutes de la grille qui enserre toujours le château des Milandes. Le dimanche, comme tout bon Sarladais de cette époque, il se rendait à sa « campagne », une petite vigne à « Chante l'Oiseau ». Et, buvant le vin qu'il avait récolté, il discutait haut et fort – parait-il - des politiques d'avant-garde du temps. Une personnalité marquante.

Boyé, dans sa période de formation et plus tard, réalise un mariage de l'art avec la terre. Pour sa première commande, il devait illustrer un recueil de poèmes d'un poète Sarladais, Gabriel Cousinou. Cette passion pour un terroir fut poussée si loin que le désir d'identité s'est confondu parfois avec les lieux-dits d'ici : Jeantou pouvait devenir Jean du Paluel ou Jean de Tabemat... avant de dériver vers Messidor.

Les années de formation
Mais le monde est vaste, la jeunesse ardente. En 1950, Boyé montait à. Paris pour s'inscrire à l'Académie Julian. Il y fut l'élève du peintre Jules Cavaillès, surtout celui du sculpteur Jacques Swoboda qui enseignait le dessin. Il fréquentait aussi l'Atelier de la Grande Chaumière pour s’initier au croquis des nus ; le Muséum d'histoire naturelle pour le dessin animalier, l'école Estienne où il suivit des cours d'art et de techniques graphiques. Le dessin, aux yeux de Boyé jouissant d'une sorte de prééminence, combien il pouvait s'emporter devant ces artistes qui, ne s'exprimant qu'à travers la couleur, semblent ignorer le travail préparatoire de construction d'une toile, Pour lui, c'est d'abord le crayon, la plume, un calame qui président au travail de création. D'ailleurs, il se revendiquait d'Edgard Degas « le dessin n'est pas la forme, il est la lumière de voir la forme ».

François Augiéras
Cette passion d'un territoire secret, privilégié, il devait la communiquer à un autre artiste épris, lui aussi, pour y vivre et créer, de l'air du Périgord : François Augiéras avec lequel durant une douzaine d'années de rencontres, de longues discussions, l'examen attentif et critique des réalisations réciproques nourrirent une sorte d'amitié faite autant d'exaspération que d'estime et qui devait aboutir, en 1961, à une rupture bien définitive, à « la Chope gauloise », boulevard Saint-germain à Paris. Mais une correspondance des plus riches s'en est suivie, une centaine de lettres d'Augiéras à Boyé existent qui disent les préoccupations artistiques (les lettres de Boyé sont perdues, Augiéras ayant peu de goût pour organiser des archives). Ainsi, une parmi d'autres, celle du 8 mars 1957: « ... L'art abstrait justement satisfait ce besoin de couleur et n'appelle que des structures très simples qui s'accordent au monde moderne... Triturer des couleurs provoque en nous un plaisir de sauvage ou d'enfant... ».

Ailleurs, on sent percer le désir qu'avait Augiéras de garder ses amis proches de lui, en province et de préférence à Périgueux, ou Sarlat ou Les Eyzies : « ... Il est possible que ton désir d'aller à Paris relève non d'un abandon de valeurs spirituelles - que tu ne possèdes pas - que d'une attirance de sauvage vers les objets modernes, vers le luxe et même la pacotille des grandes villes. D'où ton goût des techniques modernes, de la photo - ta gêne à peindre -. Sauvage, tu aurais sans doute taillé et poli les pierres avec une perfection géométrique admirable, et tu n'aurais su ni voulu peindre ».

On le voit, l'analyse que pouvait faire Augiéras à propos de ses amis ne manque ni d'originalité ni d'un certain parti pris ! La fraternité des pensées était orageuse, sujette à éclipses, voire engendrer de mémorables fureurs.

La rencontre avec Roger Bissière
D'autres aventures… proches de chez nous. Durant l'été 1950, Boyé est à dessiner du côté d'Espagnac. Il rencontre là un peintre cadurcien qui lui conseille d'aller à Boissiérette, chez Bissière. Il s'y rend à plusieurs reprises et sera marqué par une certaine magie des lieux, de l'ouvre découverte, par le maître roulant une cigarette et plissant les yeux pour voir... loin derrière, au-delà des planchettes qui servaient alors de support.

Si Albe avait apporté les éléments d'une géométrisation post-cubiste, Bissière devait orienter la recherche du côté des matières qui deviennent plus affinées, plus sensibles, de l'usage des signes aussi.

Des rencontres encore. Ainsi celle de Pierre Betz, à Souillac, pour parler d'Aubusson et de la renaissance de la tapisserie. Dire l'admiration pour les photos de Doisneau qui illustrent ce numéro du « Point » de mars 1946. Que de haltes heureuses dans cette ville quand des pérégrinations avaient conduit le petit groupe d'amis jusque-là. C'était un rituel vers un instant de mystère : saluer Isaïe dansant au porche de l'église tout le temps qu'il fallait, dans l'ombre de la nef, puis s'en aller disserter sur l'art du bestiaire chez Lurçat après avoir obtenu le privilège de voir le « Zodiaque » peint par le maître dans une arrière salle du « Café de Paris ».

Après ce temps de jeunesse, Boyé s'est éloigné d'ici mais gardant les fils d'un précieux contact : son affiliation aux « Périgourdins de Paris », de fréquents retours aux sources l'y aidaient.

L’amour du Quercy
Ce n'est qu'en 1991 qu'il devait se fixer définitivement à Limogne, dans le Quercy voisin. Pour dessiner, peindre, retrouver là, secrètement, avec une terre, d'autres ancêtres. Mais la dominante demeurait intacte : regarder, traduire. Les matins de neige, les matins de soleil, un même bonheur venu de l'enchantement du monde.

De ce passage, Boyé retenait 15 dessins qui furent publiés dans une pochette : « Présent graphique en Limogne ». Laissons Boyé dire : « Passionnément, j'ai identifié dans leurs multiples entrelacs le végétal et le minéral, mais aussi les caractères primordiaux, quelquefois anciens, des paysages.

Traits, lignes, hachures, taches sont le résultat des griffures de la plume, le fruit du va-et-vient entre l'œil qui observe et le geste qui libère un homme découvrant ses signifiants ».

Les œuvres de Boyé
Boyé a senti le naufrage où se perdait une âme. Besoin de sauver un « pays ».
Derrière le mur nettoyé de la résidence secondaire ou de prestige, il fallait retenir un passé. Le carré de gazon, la piscine et le barbecue feraient oublier la cour où se déroulaient battaisons, repas de vendanges, les charrois de foin, le fumier des granges... ! Alors : « Épouvantails à Saint-Julien-de-Cénac, Matin de brume sur la noyeraie, Peuplier solitaire, Châtaignier mutilé, Toit de lauzes sur Sarlat, les Mathévies, Faciès de satyre pour une fontaine à Taberrnat, Retable très humble au Paluel, Bluttoir oublié, Séchoir à tabac et chênes verts à Malevergne, Houteau et maïs en épis pour un grenier, Château Trompette pour une lanterne des morts et Sainte-Nathalène pour un champ d'Hélianthes... ».

Les dernières œuvres de Boyé
« le Sacre du printemps » pour Pierre Frédéric ; « Hommage à Morandi », une vénération ; « l'Escalier de ma cave », à l'état d'ébauche... qui était destiné au Salon des indépendants, en novembre prochain. Œuvre qui restera dans les limbes où circulent les mille et mille rêves d'œuvres d'art qui furent pensées... pour lesquelles une mort brutale n'a pas permis de naître.

Paul Placet - L'essor Sarladais - 18 juillet 1997