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Le monde des arts est en deuil : Roger Bissière n'est plus ! PDF Imprimer Envoyer

Avec Roger Bissière qui vient de disparaître, l'art a perdu l'un de ses plus éminents représentants, l'un de ceux qui avaient compris le véritable sens de la peinture et qui ne vivaient que pour elle.

Roger Bissière s'est éteint tout doucement dans sa maison de Boissierette dans le Lot où, depuis 1939, il s'était retiré, au milieu d'une nature qui lui plaisait et qui était pour lui une perpétuelle source d'inspiration.

Bissière était pour ses amis un être délicieux, aimable bien que parlant peu. Il aimait faire les honneurs de sa propriété et les privilégiés qui y furent admis se souviennent avec émotion de sa silhouette « sèche », menue, de son visage buriné, expressif, de ses yeux vifs, pétillants et de son intelligence rare, alliée à une culture profonde. Tout cela et bien d'autres choses encore, c'était Roger Bissière, peintre de tradition française et l'un des plus grands de ce siècle.

Depuis deux ans, le maître vivait seul. Il avait eu la grande douleur de perdre sa femme, celle pour qui, en octobre 1947, il écrivait ces mots à la fin d'un texte de « préface » à la une de ses expositions :

« Je ne veux pas clore ces pages sans dire ici la tendresse et la reconnaissance que je voue à celle qui m'a aidé à donner une réalité concrète et durable à ces images faites de pièces et de morceaux, en les cousant patiemment durant des mois de ces mêmes mains humbles et laborieuses qui surent tisser un peu de bonheur autour de ma vie. »

* * *

Lorsqu'il s'installa à Boissierette, Bissière venait de Paris. Il était professeur à l'Académie Ranson. Il décida de se retirer du monde et pendant des années, on ne le vit plus, on ne vit plus ses œuvres. De lui on ne parla plus. Un beau jour, il en « eut marre de peindre dans le désert. Dix ans de solitude et de silence c'est long ».

Il fit sa rentrée à Paris avec une exposition fracassante. Cette exposition était une bataille qu'il livrait, une bataille d'où il sortirait vainqueur ou vaincu. On sait qu'il fut vainqueur, un grand vainqueur.

Mais écoutons l'artiste : « Pendant dix ans je n'ai eu pour confidents que moi-même et quelques vaches paisibles que je menais paître le long des prés et des bois, sous le soleil et les nuages. » Ces vaches, Bissière les aimait : « Elles ont de grands yeux clairs, elles sont silencieuses, douces et réfléchies. Elles sont simples et élémentaires comme la terre qui les porte ou l'herbe qu'elles foulent. Parfois auprès d'elles, on a un peu honte d'être un homme. »

Il nous dit combien son séjour, à Boissierette dans ce petit coin du Lot, lui a été bénéfique :

« J'ai oublié bien des choses inutiles, j'en ai appris d'essentielles. Peut-être ai-je appris à regarder en moi-même. Les bêtes, les arbres, le vent et le soleil, ce qu'a tant aimé le petit frère d'Assise, tout cela a pris pour moi un sens nouveau, son sens véritable. Un sens profond, dense et lourd. »

Quand il nous conte ses heures de solitude à la campagne, il nous fait découvrir peu à peu les sources de son art.

« Couché au fond de l'herbe dans la lumière verte qui pleuvait, les bois profonds, les prairies, la mare luisante et les bêtes au pelage clair, tout cela n'existait plus.

Il n'y avait sous mes paupières qu'une masse irisée, où la couleur et la lumière se pénétraient et s'engendraient.

Et toute une poésie ignorée surgissait.

Quelque chose qui réduisait à néant mes expériences passées. Quelque chose qui me paraissait jeune et neuf

Une porte allait s'ouvrir sur le ciel.

La porte s'est ouverte, mais pas sur le ciel. Sur un chemin âpre et dur. » Je me suis débattu pour essayer de m'exprimer, j'ai fait comme j'ai pu.

Le résultat n'est pas celui que j'avais rêvé. Mais tout de même l'essentiel est peut-être demeuré, c'est déjà beaucoup ! »

Voilà ce qu'était l'art, la peinture de Bissière. Elle était faite d'air, de soleil, d'herbes, d'eau, d'arbres, de feuilles, d'animaux, d'insectes ; elle était la nature même.

Les tableaux du maître sont, comme il le dit lui-même, des images, des images qui jalonnent sa vie et en retracent.

Comme les grands artistes il voulut connaître, utiliser tous les matériaux : gravure, sculpture, tapisserie, peinture à l'huile, à l'eau, à l'œuf. Il a tout essayé, car pour lui ; « Le tableau, qu'il soit à l'huile, à l'eau, qu'il soit fait d'étoffes, de ciment ou de la boue des chemins, n'a qu'une seule signification : la qualité de celui qui l'a créé et la poésie qu'il porte en lui. Tout est permis, tout est possible pourvu que derrière le tableau un homme apparaisse, tel qu'il est, tout nu, comme la vie. »

Qu'ajouter à cela ? Rien.

Les lignes qui précèdent et que nous avons extraites de la préface du catalogue de l'exposition Bissière 1947, sont de l'artiste. Elles suffisent à nous éclairer, aussi bien sur l'homme que sur sa peinture. L'un était grand, l'autre sera plus grande encore.

par Robert Delfour

« Le Populaire du Centre », extrait, 07 décembre 1964